Partage des risques

La responsabilité solidaire dans une association d’agriculture de proximité

Aux Jardins du Flon, la solidarité entre consommateurs et producteurs s’est tissée d’entrée de jeu. En effet, l’idée étant d’offrir aux membres une grande diversité de produits, il fallait adapter l’infrastructure d’une des fermes. Ainsi, pour goûter à la joie des aubergines, poivrons et tomates, une des productrices devait acquérir un tunnel pour protéger ces cultures délicates. Or, cet investissement était coûteux et difficilement payable en une fois. L’association, qui disposait déjà d’une petite somme, grâce aux paiements en avance des paniers, a pu prêter sans intérêts de quoi acquérir la serre. L’argent a ensuite été remboursé durant un an. Un groupe de consommateurs a même été sur le terrain pour aider à l’installation. Cet exemple de relocalisation de la filière agricole permet de penser différemment la finalité de l’économie. L’aspect solidaire n’est pas une contrainte à ajouter au système d’échange mais bien le rouage par lequel le projet peut fonctionner. 

Un autre exemple est celui d’un mois d’août où la grêle a sournoisement abîmé un bon nombre de pommes. Les plus touchées devaient rapidement être enlevées avant de pourrir les autres. Les membres ont répondu présents. La productrice s’en souvient avec émotion : «Nous devions agir rapidement, sinon la moitié de la récolte était perdue. Nous avons fait un appel aux membres. Je pensais que personne ne viendrait car c’était à la dernière minute et il pleuvait des cordes. J’ai failli annuler. Je ne voulais pas faire travailler sous la pluie des gens qui n’avait jamais fait ça. Mais une vingtaine de personnes sont venues. Seule, je n’y serais jamais arrivée, car à ce moment-là, il y avait deux fois plus de boulot, entre les traitements et les autres cultures.» Inévitablement, les fruits ballotés, bien que très bons en goût, n’avaient plus le teint très frais. Les grandes surfaces ne les auraient pas achetés, soulève la productrice, mais nos membres les ont trouvés aisément consommables. 

En 2012, la météo fut particulièrement capricieuse. Du gel et de la pluie au printemps et des canicules durant l’été. Un cocktail qui est venu à bout de nombreux petits fruits et fruits à noyaux. Ainsi, durant l’été, les agriculteurs n’ont pas pu offrir toute la diversité qu’il y a habituellement à cette saison. L’important a été de communiquer aux membres la problématique, et ainsi ils ont été d’accord de partager les conséquences que le climat a fait peser sur les cultures. Pour le moral des troupes, les producteurs ont tout de même racheté, à leur frais, des pruneaux et des cerises afin d’en mettre dans les paniers. Cependant, l’association a pu payer deux des paysans pour les heures de travail qui n’ont pas donné de récolte. Cet argent a pu être versé grâce à un fonds créé avec les bénéfices d’années précédentes. Même s’il n’y a pas eu de produits, il y a eu reconnaissance du travail fourni.

L’essentiel des échanges n’est donc pas uniquement la valeur marchande, mais également l’ouverture du dialogue entre citoyens et ceux qui travaillent la terre. La création d’expériences qui tissent du lien et suscitent compréhension voire sympathie réciproque. L’objectif du consommateur n’est pas de trouver à tout prix le produit le moins cher, comme le producteur ne vise pas la maximisation de son profit. L’envie de produits frais, sains et authentiques sont autant de raisons qui poussent le citoyen à adhérer à ce genre d’initiative, mais la solidarité naît à partir du moment où la démarche individuelle se transforme en choix collectif. Cette responsabilité solidaire entre producteurs et consommateurs ouvre la voie à une autre manière de vivre ensemble et de faire société. Au-delà du circuit court et de la saisonnalité, il y a ce petit espace où la pomme croquée à la récré rappelle celle du crumble du dimanche, où les asperges offertes à la voisine ressemblent aux tomates du pique-nique entre amis. Tout un quartier aromatisé au persil, dans le même embarras que procure le cardon, dans le même frétillement au retour des fruits rouges. Dans la course effrénée du quotidien, dans les décisions que nous nous efforçons de prendre, au sein de nos petits plaisirs et des histoires partagées, il y a ce bout d’assiette que nous réinventons ensemble.